Après Daesh

par Abdalaziz Alhamza, via the Syria Campaign

 

Raqqa, la ville où je suis né en 1991, a longtemps été la ville qu’on oubliait en Syrie. Même le bulletin météo ne nous mentionnait pas. Maintenant qu’elle est devenue la capitale de l’Etat islamique, le nom de Raqqa revient régulièrement sur les lèvres de nos dirigeants.

Raqqa est la ville qui m’a vu grandir, la ville où sont ma famille et mes amis. La seule ville où je parle avec mon accent (qui me manque tant aujourd’hui), là où je suis allé à l’école, où j’ai passé mon enfance. À Raqqa, tout le monde se connaît. Si vous ne connaissez pas quelqu’un directement, vous connaissez au moins son frère. Et si vous ne connaissez pas son frère, pour sûr, vous connaîtrez son cousin. Voilà ce qu’est Raqqa à mes yeux.

Au fur et à mesure des années, tout le monde a voulu quitter la Syrie pour aller travailler – généralement dans un endroit comme Dubai. Mais c’était parce que le gouvernement contrôlait 80% de l’économie du pays. Un pays riche en pétrole, en gaz, riche de ses sites historiques remplis d’antiquités rappelant d’anciennes civilisations, enrichi par le tourisme et tant d’autres choses encore. Nous en avions assez de voir le gouvernement garder la main mise sur tout l’argent du pays. Si j’ai rejoint les manifestations pacifiques de 2011, c’est parce que je croyais en mon droit de vivre une vie honnête dans mon propre pays.

Pendant des décennies, nous avons été terrorisés. La liberté d’expression n’avait pas droit de séjour, nous disions même que les murs avaient des oreilles. La peur d’espions un peu partout, et le fait d’entendre sans cesse que tel ou tel voisin avait été arrêté pour raisons politiques. Le simple fait de dire un mot contre le régime Assad pouvait se solder en 20 à 50 ans d’emprisonnement, ou en assassinat. Impensable de vivre dans pareilles conditions.

Or en 2011, nous avons réalisé que le peuple avait plus de pouvoir que le gouvernement. Les gens ont réussi à outrepasser leur peur et sont descendus dans la rue, même s’ils savaient qu’ils risquaient la mort à chaque seconde.

La plupart des Syriens en-dehors des Raqqaouis n’auraient jamais pensé à Raqqa ni même parlé de la ville jusqu’au matin du 4 mars 2013, où nous nous sommes réveillés dans la première ville libre de la Syrie. Après quasiment deux ans de révolte et de protestations, notre peuple avait réussi à bouter les forces du régime de Bachar al-Assad hors de la ville, et les Syriens ont ensuite surnommé Raqqa « la capitale de la libération ».

Lire « Ville rebelle : Raqqa brûle-t-elle ? » paru en septembre 2013 sur Libération

C’est ainsi que pour la première fois en 40 ans, des civils ont administré la cité. Nous avions un conseil local et un conseil de province, ainsi que des dizaines de représentants de la société civile organisés en groupes. Je faisais partie de l’Union des Étudiants Libres de Syrie et nous avons fait réouvrir l’université. Celles et ceux qui avaient fui la persécution du régime Assad sont revenus à Raqqa pour vivre une vie normale. Les représentants de la société civile avaient plus de pouvoir que les groupes armés – tout semblait rentrer dans l’ordre.

https://www.flickr.com/photos/beshro/8647303415/in/photostream/
« Union des Étudiants Libres de la Syrie – Branche de Raqqa » – CC BY 2.0 Beshr Abdulhadi

Puis les combattants de Daesh sont arrivés.

Initialement ils étaient peu, et nous avons pu manifester contre leur présence. Lorsqu’ils ont répliqué avec des armes lourdes volées en Irak, celles et ceux qui défendaient Raqqa n’avaient plus du tout les moyens de les arrêter. Les combattants de notre ville ont supplié la communauté internationale de nous venir en aide, sans succès ; c’est alors que Daesh a repris le contrôle de Raqqa.

Or les habitants de Raqqa n’ont jamais accepté les combattants de Daesh.

Moins d’1% des locaux ont rejoint leurs rangs. Ce qui implique que la plupart d’entre eux sont contre ce régime mais ne peuvent ni le dire ni le montrer, auquel cas ils seront arrêtés ou tués.

Notre peuple vit sous le joug de Daesh depuis des années en courbant l’échine, sans travail ni salaires. On leur fait miroiter argent, voitures – même du sexe – s’ils acceptent de rejoindre les rangs de l’État islamique, mais les habitants de Raqqa refusent. Garder le silence et tout refuser en bloc : c’est l’une des formes de résistance les plus importantes.

En avril 2014, avec quelques-uns de mes amis, nous avons créé Raqqa is Being Slaughtered Silently (RBSS) (« La ville de Raqqa vit un massacre silencieux ») pour contrecarrer la propagande de Daesh.

Nous avons commencé à publier secrètement des images et vidéos de Raqqa sur nos réseaux sociaux, afin de montrer que la situation sur place n’avait rien à voir avec l’utopie que Daesh dépeignait dans ses médias. Nous avons tagué les murs de la ville avec des slogans anti-Daesh et commencé à diffuser notre magazine satirique qui se moquait de leur propagande. Ils ont détesté, et ont commencé à nous traquer.

Nombre d’entre nous ont réussi à quitter Raqqa mais l’Etat islamique s’en est pris à nos familles. Ils ont diffusé une vidéo de propagande montrant l’exécution du père de mon camarade Hamoud al-Mousa, co-fondateur de RBSS. C’est l’une des choses les plus violentes qu’il m’ait été donné de voir. Mais cela ne nous a pas arrêté. À Raqqa, nos camarades continuent à agir sous couvert d’anonymat, encore aujourd’hui, pour propager en secret images et informations reprises par les chaînes du monde entier. Les images et vidéos captées par nos soins depuis le cœur de la capitale de l’Etat islamique ont été diffusées par la BBC, la CNN et d’autres chaînes de télévision.

Voir le trailer du film du réalisateur Matthew Heinemann, City of Ghosts

 

Mais aujourd’hui, les citoyens de ma ville ne sont plus simplement menacés par Daesh.

Les États-Unis et leurs alliés ont commencé à bombarder dangereusement Raqqa et toute la région environnante. Depuis le début de l’année, ces attaques aériennes ont tué plus de civils que l’État islamique. Cette politique de la « terre brûlée » est due au fait qu’ils souhaitent anéantir Daesh le plus rapidement possible, d’un point de vue militaire. Mais que se passera-t-il le jour où ils auront vaincu Daesh ? Qui y pense ?

Dans les semaines et les mois qui suivront la défaite de l’État islamique sur les territoires qu’il occupait, les gens se demanderont qui va commander. Les forces kurdes, soutenues par l’Occident, ont fait se déplacer des familles entières et ont brûlé des foyers. Je les vois mal être accueillis par les locaux de Raqqa et alentours.

D’autres rumeurs encore affirment que ces territoires seront à nouveau sous la tutelle de Bachar al-Assad. C’est le pire scénario qui puisse nous arriver.

Nombre d’entre nous seront arrêtés et tués – ce sera un massacre. Pire encore, nous régresserons, à une position pire que lorsqu’a débuté ce cauchemar. C’est Bachar al-Assad qui a créé cet extrémisme. Beaucoup de gens se sont radicalisés justement pour lutter contre la manière dont ce régime a traité les Syriens. Chaque Syrien a un frère, ami, voisin ou proche qui a été assassiné par Bachar al-Assad.

J’ai été interrogé à maintes reprises par Daesh, responsable de la mort de beaucoup de mes amis. Ils ont même tenté de me kidnapper. Pourtant, je continue à penser que Bachar al-Assad est le problème principal de la Syrie. C’est ce que le monde doit absolument comprendre.

Mais je garde espoir.

J’ai plus d’optimisme ancré en moi qu’il y a six ans, quand nous sommes descendus dans la rue pour la première fois. Parce qu’aujourd’hui encore, malgré tout, les Syriens continuent à exiger qu’on respecte leurs droits les plus humains. Voir des gens manifester chaque jour dans plusieurs villes me donne de l’espoir. Comme à Maaret al-Numan, où la population a réussi à repousser Al-Qaïda en manifestant.

Lire « Militants stifle civil society in Syria’s Idlib » paru en juillet 2017 sur Al Monitor

C’est pourquoi je garde espoir. Des millions d’entre nous croient encore en la Révolution. Des gens qui ne résistent pas seulement au régime Assad, mais à tous les groupuscules qui violent nos droits. Ce sont ces choses qui me font penser qu’un jour, la démocratie reviendra dans notre pays unifié, où chacun pourra retrouver un travail grâce à une économie florissante.

Quand on me demande, en-dehors de mon pays, ce qu’il faut faire pour Raqqa ou pour la Syrie, voici ce que je leur réponds : aidez-nous à monter un gouvernement qui nous représentera tous, avec lequel nous pourrons triompher des extrémismes et qui permettra aux Raqqaouis, comme à tous les autres Syriens, de rentrer chez eux.

C’est la seule solution.

Bien à vous,

Aziz.

Photo de couverture : CC BY 2.0 Beshr Abdulhadi

Aziz (Abdalaziz Alhamza) est l’un des co-fondateurs de l’association RBSS (Raqqa is Being Slaughtered Silently). En 2015, le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) a remis un prix international pour la liberté de la presse à RBSS pour leurs reportages courageux.

Ce témoignage est initialement tiré de la newsletter de The Syria Campaign, une association indépendante faisant campagne pour un avenir paisible et démocratique en Syrie. Sa mission est de donner de la résonance aux voix et réclamations des figures héroïques syriennes.

L’association n’accepte pas de donations gouvernementales pour maintenir son indépendance et ne peut compter que sur les dons du grand public et des fondations philanthropiques. 


Pour aller plus loin

En savoir plus sur les morts de civils en Syrie

Voir le film City of Ghosts

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