Du bien-fondé de la xénophilie

Plus que jamais, à notre époque, il est vital de parler d’amour. Pas tant de celui des contes de fée, des romans à l’eau de rose ou des comédies dramatiques, même s’il vaut son pesant de cacahuètes. C’est de xénophilie dont il s’agira dans cet article, terme pris en otage par des intellectuels réactionnaires, détourné de sa bonté originelle pour le transformer systématiquement en parade abusive et excessive. Si son antonyme est beaucoup plus répandu – de la xénophobie donc, au repli sur soi, en passant par différentes formes de discrimination aux préfixes et suffixes improbables, la tentation de l’euphémisme est si forte – il est assez rare de parler assez librement de ce qu’on désigne ici comme l’amour de l’inconnu, ou tout simplement celui porté à son prochain.

Peut-on envisager de vivre dans un monde globalisé portant aux nues le multiculturalisme et, dans le même temps, constater avec effarement la montée en flèche des intégrismes ? Pourquoi s’attacher à hiérarchiser le mode de traitement des populations tenues et/ou restées à distance de la société plutôt que de s’appliquer, chaque jour, à leur porter secours ? Faut-il s’inquiéter du sort réservé à la cohésion sociale et au vivre ensemble dans le futur ?

Together Liberia
Together Liberia : Manfred Zbrzezny creates artistic works from weapon scrap // Photo by Cameron Zohoori

La laïcité, prisonnière des conservatismes

Étonnant de constater à quel point la laïcité a été au cœur du débat politique en France ces dernières années, invoquée principalement en réaction à la montée de groupuscules terroristes se proclamant de la religion islamique.

Groupuscules en effet, car on peut notamment lire sur Wikipédia qu’en 2011, le nombre de musulmans dans le monde s’élevait à 1,6 milliard d’individus. Pour ne prendre que l’exemple de l’organisation État islamique, elle comptait en 2011 moins de 5000 combattants en Irak et en Syrie, des rangs qui se sont depuis très largement étendus (125 000 soldats tout au plus en 2015). En ce qui concerne Al-Qaïda, organisation responsable des attentats du 11 septembre marquant le début de la lutte contre le terrorisme islamique, 500 à 1000 individus bataillaient dans leurs rangs.

Lire « La radicalisation » : réflexions critiques sur un concept pernicieux, excellent essai de Philippe Blanchet paru sur lmsi.net, « Les Mots Sont Importants »

Si le concept a refait son apparition en 2004 lors de la promulgation de la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques, la question a pris peu à peu de l’ampleur, et s’est révélée particulièrement cruciale à la suite des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, vécus comme une atteinte véritable et non moins douloureuse à l’un des piliers fondamentaux de la démocratie française : la liberté d’expression.

De l’évocation de la loi de 1905 séparant officiellement Église et État (à l’exception près de l’Alsace-Moselle, toujours en vigueur à ce jour) à l’extension de son champ d’application, son interprétation est pourtant toujours restée très floue.

« La laïcité promeut en même temps trois principes : la liberté de conscience, l’égalité des droits entre croyants et athées, et le fait que l’Etat se consa­cre au seul intérêt général. Cet universalisme est bon pour tous : il unit sans soumettre, et préserve la sphère publique des communautarismes. Être laïque, c’est refuser tout privilège, aussi bien à l’athéisme qu’aux religions, ainsi traités à égalité. » Henri Pena-Ruiz, philosophe, dans son entretien à Télérama du 8 février 2015

Malgré cette définition éclairante, chacun de ces principes semblent être remis en cause par les panégyristes supposément laïques de tout bord. Certains déplorent l’omniprésence de la question religieuse dans le débat public, d’autres encore légifèrent pour freiner, contrer ou limiter la liberté de culte d’une frange de la population française, et il est même reproché à l’État de ne pas se consacrer au seul intérêt général, mais à celui des uns… au détriment des autres.

Lire Laïcité, an 1 après Charlie, article paru dans l’Express.fr

Là où les différents malentendus ayant cours avec la laïcité sont les plus handicapants, c’est dans la lecture proposée de tout ce qui peut caractériser la formation de cet ensemble riche mais disparate qu’est la culture française.

Rejeter les composantes d’une culture partagée par de nombreux citoyens français, qu’il s’agisse de leur liberté de culte, du langage employé ; par extension de leur identité de genre, de leur orientation sexuelle ou tout simplement de leur mode de vie, c’est vouloir amputer la France d’un pan essentiel de son histoire contemporaine et de la construction de la conscience française : le siècle des Lumières.

S’élever par l’acquisition de connaissances acquises au-delà des frontières du pays, par l’ouverture à ce qui nous est étranger pour mieux comprendre – et critiquer : souvenons-nous des Lettres Persanes de Montesquieu – notre propre société ; dépasser tous les obscurantismes, en somme.

« Va lire un livre » // Photo prise par l’auteure. Métro Marcadet-Poissonniers, Paris, 2015

La pyramide des nécessiteux

En lieu et place de notre héritage culturel, les faits et témoignages qui donnent à voir l’accueil effectivement réservé aux populations en situation précaire sont pour le moins terrifiants. En octobre 2016, deux centres d’accueil pour migrants ont ainsi été incendiés volontairement, l’un dans le 16ème arrondissement de Paris, l’autre dans le Puy-de-Dôme. Le 27 janvier 2017, Pateh Sabally, réfugié gambien de 22 ans, s’est noyé dans les eaux du Grand Canal à Venise sous les quolibets des passants et touristes, parmi lesquels aucun n’a estimé devoir lui porter secours.

Aperçu statistique du travail opéré par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) // Source : HCR, 20 juin 2016
Aperçu statistique du travail opéré par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) // Source : HCR, 20 juin 2016

Lire Vous pensez que l’Europe connaît une crise des réfugiés ? Regardez mieux, article paru sur Slate.fr

Lire Il s’appelait Pateh Sabally. À Venise, il s’est noyé sous les rires des touristes, article paru sur le Nouvel Obs

Si en 2015, l’Europe retenait son souffle à la découverte de corps sans vie retrouvés au large des côtes méditerranéennes, il aura fallu quelques semaines à peine pour que cette situation soit transformée très vite en problématique puis en une statistique hautement malmenée en période électorale, aux quatre coins de l’Europe. « Crise migratoire », « problème des réfugiés » : autant d’appellations sur lesquelles donner son avis de loin en loin, tout en s’offusquant de ne pas être en mesure « d’accueillir toute la misère du monde », en opposition à la misère « locale » des sans-abris.

« Il n’y a pas de hiérarchie dans la misère, moi je suis français, j’ai plus de facilités, un meilleur contact, mais ce n’est pas pour cela que je suis mieux qu’un autre. » Christian Page, dans son entretien aux Inrocks paru le 30 janvier 2017

Bien heureusement, nombreux sont celles et ceux qui se pressent tout près des camps de fortune disséminés un peu partout dans les villes de France, démantelés dans des conditions parfois inhumaines, pour porter secours et assistance aux personnes en détresse qu’ils & elles trouvent naturellement sur leur chemin. Et ce, sans rien attendre en retour de cet État paralysé par la montée des extrémismes et malgré le risque d’être poursuivi par les autorités judiciaires du pays pour « délit de solidarité ».

Lire Migrants, réfugiés, exilés, en finir avec le délit de solidarité, article paru sur CCFD – Terre Solidaire

Le privé est politique

La discrétion de l’isoloir est à ne pas confondre avec la démarche velléitaire qui tend à masquer son opinion ou celle des autres. Assurément, la crainte de laisser place à des discours dérangeants et à des conversations gênantes où les avis s’opposent sans jamais se rencontrer et les convictions s’entrechoquent sans tomber d’accord sur le moindre status quo, est palpable. Nul doute qu’il n’est pas forcément très agréable ou nécessaire de participer à ce type d’échanges, même qu’il semble plus sain en fin de compte, pour la cohésion d’un ensemble, de s’en dispenser.

Or, si le privé est politique comme l’entend le fameux slogan féministe, il devient plus qu’urgent d’embrasser nos différences. Il ne s’agit pas tant de choisir un camp que d’assumer pleinement le fait de vouloir camper sur ses propres positions, qui s’altèrent, se renouvellent ou se transforment à mesure que la société évolue.

Notre proposition ? Être xénophiles, pardi ! Cette injonction d’un amour absolu et inconditionnel à l’autre, quel qu’il soit, dans tout ce qu’il est et peut représenter de plus exaltant ou de terrible ; de la même manière que l’on fait cet effort chez celui ou celle que l’on perçoit aussitôt comme notre semblable.

C’est dans l’ouverture que le monde entier a toujours avancé, et c’est d’ailleurs dans ce sens qu’il évolue, malgré les nombreuses tentatives actuellement en cours, sur notre territoire, de l’autre côté de l’Atlantique, tout autour du monde ; visant à ralentir le cours de l’histoire. Les retours en arrière, les schémas nuisibles et pernicieux, les stratégies mesquines visant à monter les individus les uns contre les autres : ne soyons pas dupes de ces manigances.

« La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées » disait Victor Hugo. Faisons la paix ; restons belligérants, bien moins belliqueux.


Pour aller plus loin

Laïcité, comment les profs se débrouillent deux ans après Charlie Hebdo ? // Politis

Lire Le rôle de l’intellectuel : extraits // Le Monde Diplomatique

Point de vue du HCR : « Réfugié » ou « migrant » – quel est le mot juste ? // HCR

Migrants : j’ai fait de l’humanitaire dans le monde entier. À Paris, j’ai été traumatisée // L’Obs

À Lisbonne, des casiers solidaires pour les sans-abri // France Info Video

Slogans (1) : Le privé est politique // Genre !, le blog de la doctorante Anne-Charlotte Husson

Le Muslim Ban : une vieille idée trumpiste // Libération

Une attaque sans précédent au Canada // Journal de Montréal


Venir en aide à celles et ceux dans le besoin

Apporter son soutien au Haut Commissariat aux Réfugiés

Découvrir la campagne « Visages de migrants » par l’association La Cimade

Suivre les initiatives de l’association « Les Enfants du Canal »

Suivre Christian Page sur Twitter


Photo de couverture : (CC BY-NC 2.0) Multimedia Photography & Design – Newhouse School // Cameron Zohoori
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Une réflexion sur “Du bien-fondé de la xénophilie

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