La fabrique à modèles : hypocrisie et contre-vérités

Le modèle est la « chose ou personne qui, grâce à ses caractéristiques, à ses qualités, peut servir de référence à l’imitation ou à la reproduction ». Plus largement, la définition est également ramenée au fait de « considérer quelqu’un ou quelque chose comme un idéal à imiter ». Ainsi, nous nous intéresserons dans cet article à la raison d’être (de certains) de nos modèles actuels : parcours de vie, notoriété publique, refus du statut, difficile à endosser par ailleurs… Qui sont ces personnages qui occupent une place importante dans notre construction et celle des générations à venir ?

Comment fait-on le choix de nos modèles, si ce n’est de nos élites ? Est-ce que l’hypermédiatisation subie ou contrôlée par de nombreuses personnalités aujourd’hui ne nous conduira pas vers un changement de paradigme, faisant émerger de nouveaux modèles grand public, bien qu’alternatifs ?

En odeur de sainteté

Toutes et tous avons grandi avec en tête l’imagerie de personnalités exemplaires, presque intouchables. Certaines même font désormais l’objet d’une expression consacrée, répétée à l’envi depuis plusieurs décennies : « Je ne suis pas Mère Teresa ». Une antonomase en forme d’hommage à peine déguisé à la « sainte de Calcutta » disparue en 1997 et béatifiée en 2003.

Ces dernières années pourtant, les prises de parole à charge contre Mère Teresa se sont multipliées : remise en cause de la personne qu’elle était comme de ses prises de position contre la contraception, l’avortement, le divorce… Même sa canonisation, proclamée en septembre dernier par le pape François, fait débat.

Lire Canonisation de Mère Teresa : une sainte, vraiment ?, un article paru sur le site d’information de TV5Monde

Lire Mère Teresa était une fanatique, une fondamentaliste et une imposture, article paru sur Slate.fr

 

Mutter Teresa, lachend, Dezember 1985
[CC BY-SA 4.0] Manfredo Ferrari
Si les critiques justifiées qui se sont élevées au cours des vingt dernières années ont trouvé un certain écho auprès des médias, Mère Teresa reste une figure ô combien emblématique du XXe siècle. Prix Nobel de la Paix en 1979, elle a inspiré des millions d’individus à travers le monde, les enjoignant à œuvrer pour les plus nécessiteux, même si sa manière d’y parvenir n’a pas remporté l’adhésion de toutes et tous.

Dans la même veine, une autre personnalité marquante a traversé le XXe siècle, non sans faire des vagues, celle du Mahatma Gandhi. Au début du siècle dernier, il participe à la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud et lutte activement pour la ségrégation entre Indiens et Noirs, considérant les populations noires comme des « sauvages ». Il participera quelques années plus tard, aux côtés de l’Empire britannique, à la guerre qui opposera ce dernier aux Zoulous rebelles.

Chantre de la non-violence, précurseur des grèves de faim comme moyen de protestation antimilitariste, Gandhi a promu avec ferveur sa vision du pacifisme, de l’Inde à l’Afrique du Sud, tout en assumant des positions sérieusement indéfendables : ségrégation, anti-médication au détriment de la santé de ses proches, détournement de mineurs…

Lire, en anglais, Ghana will remove ‘Racist’ Gandhi Statue From Its Oldest University, article paru sur Time.com

Lire, en anglais également : Gandhi Was A Racist Who Forced Young Girls To Sleep In Bed With Him, article paru sur Broadly

Voir l’interview de l’auteure indienne Arundhati Roy dans le Laura Flanders Show (en anglais), Debunking the Gandhi Myth

Ces éléments brossent un portrait bien peu encourageant du Père de la Nation indienne qui demeure, malgré tout, un des pacifistes les plus reconnus au monde, parmi ses contemporains.

Est-ce par volonté d’omettre les parts d’ombre dans leurs parcours ou par méconnaissance de ces derniers que les narrations autour de Gandhi et Mère Teresa (et d’autres, encore) restent inchangées ? En autorisant à nos modèles un quelconque droit à l’erreur, faut-il pour autant admettre que ce droit leur est implicitement acquis, et qu’il ne bousculera pas leur statut ?

De l’impunité de nos élites

En langue française, on parle donc de modèles, d’exemples à suivre ; or il n’existe pas à proprement parler d’équivalent au terme spécifique de « role model » utilisé dans la langue anglo-saxonne. Ce fameux rôle, qui désigne athlètes, musicien-ne-s, acteurs/actrices, réalisateurs/réalisatrices, etc. dans la culture occidentale, occupe de plus en plus de place pour les jeunes générations dont les repères se font de plus en plus flous.

Lire C’est quoi un « rôle modèle » ? paru sur le site du programme EVE, initiative de leadership au féminin créé en 2010 par Danone

Ici encore, la question de l’omission a toute sa place, car certaines personnalités continuent d’être portées aux nues par l’opinion publique, malgré leurs agissements. En-dehors de certains propos défrayant la chronique chaque semaine, c’est le nombre alarmant de modèles masculins (qui sont majoritaires, compte tenu du peu de visibilité accordée aux femmes dans la sphère publique aux quatre coins du monde) accusés ou condamnés par la justice qui pose problème, ici.

http://www.mirionmalle.com/2016/09/limpunite-des-hommes-celebres.html
Capture d’écran de « L’impunité des hommes célèbres », planche parue sur Commando Culotte, par Mirion Malle

Lire L’impunité des hommes célèbres, l’excellente planche réalisée par Mirion Malle sur son blog Commando Culotte

 

Il existe une sorte d’omerta autour de ces prétendus modèles, dont les exactions sont minimisées voire dissimulées. Pire encore, ce sont leurs victimes qui sont montrées du doigt et remises en cause, tant il apparaît difficile d’admettre la culpabilité de ces figures supposément exemplaires.

Une situation complexe qui laisse peu de place à la nouvelle génération pour repenser ses modèles, se jetant à corps perdu dans l’idôlatrie de l’argent et du succès.

À chacun-e ses modèles, envers et contre tou-te-s

L’éclosion de la télé-réalité au début de ce siècle a révélé au monde des inconnu-e-s dont le parcours de vie est pour le moins diamétralement opposé à ce qui relevait de l’exemplarité il y a encore quelques décennies.

Si le quotidien de Kim Kardashian ne devrait foncièrement pas avoir plus d’intérêt que celui de n’importe quelle personne, qu’elle soit riche ou non, c’est le refus systématique de concevoir que cette femme puisse représenter un modèle qui attire notre attention. Pire encore, le moindre de ses faits et gestes est décortiqué et retourné contre elle, même lorsqu’elle se retrouve victime d’une agression surmédiatisée.

Lire Chère Kim… la lettre ouverte de Sophie Fontanel à Kim Kardashian publiée sur le Nouvel Obs

Le traitement réservé à Kim Kardashian par l’opinion publique nous incite fortement à revoir la manière dont nous souhaitons voir nos modèles : préférons-nous porter aux nues des individus capables d’agressions sexuelles, de violences conjugales, d’émettre des propos fortement discriminatoires… ou sommes-nous capables de le faire plutôt pour une femme ayant fait fortune suite à la diffusion de sa sextape et qui a aujourd’hui la volonté d’attirer notre attention sur le génocide arménien ou sur le mouvement Black Lives Matter ?

Lire, en anglais, The Armenian Genocide sur le site de Kim Kardashian West

Lire, en anglais, Black Lives Matter sur le site de Kim Kardashian West

Libre à vous de ne pas considérer Kim Kardashian West comme un modèle à suivre. Parce qu’après tout, nous avons tou-te-s nos modèles : illustres ou non, membres de notre famille ou de notre entourage proche, parfait-e-s inconnu-e-s loué-e-s pour leur apport à la communauté, quelle qu’elle soit.

Ce dont il faut nous méfier, c’est de notre capacité à oublier que nos modèles sont avant tout des êtres humains. Attendre de ces individus la perfection, c’est leur refuser leur humanité, et refuser la nôtre dans le même temps. Souvenons-nous de ce qui nous semble être bon et juste, ayons le courage de les remettre en cause pour mieux nous remettre en cause.

Peut-être qu’ainsi, nous nous donnerons les moyens de fabriquer de nouveaux modèles, fidèles à nos attentes, exactement comme nous les méritons.

Photo de couverture : [CC BY 2.0] Thomas Wood

Pour aller plus loin

[EN] La rubrique « You Know Who Sucked » du site américain Broadly.com

La canonisation de Mère Teresa trouble les nationalistes hindous – Le Monde

Non, Mère Teresa ne fut pas une « imposture » ! – Slate

Gandhi superstar : l’une des plus grandes supercheries de l’histoire ! – Atlantico

[EN] Role Model » (Social Science) – What-When-How

10 façons d’être un modèle à suivre pour nos ados – Le Huffington Post Québec

#25ans : une génération sans idoles – Le Soir

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