Médias et publicité : même combat ?

En juillet 2016 paraissait dans Le Monde Diplomatique une cartographie des principaux médias français, réalisée en partenariat avec l’association Action-Critique-Médias (Acrimed), largement diffusée sur les canaux numériques. Cette parution a renforcé la suspicion déjà présente chez bon nombre de citoyens d’une presse devenue partiale, créant au sein de la rédaction d’émancipations la volonté de rebondir de manière plus générale sur le sujet. Évoquer ainsi dans les grandes lignes, non pas tant la transparence de ces médias ou encore leur capacité à rester indépendants face à certains magnats autoritaristes, mais plutôt ce qui conduit la sphère médiatique à être aujourd’hui tout à fait comparable à la sphère publicitaire, et en quoi cette comparaison peut s’avérer inquiétante comme elle peut être salutaire.

Qu’est-ce qui fait qu’en 2016, la population française se méfie de plus en plus des médias, de la même manière qu’elle se méfie de la publicité dont elle est abreuvée à outrance depuis plus d’un siècle ? A-t-on, en France, les médias que l’on mérite ?

Conception : Jérémie Fabre / Documentation : Marie Beyer et Jérémie Fabre
Le Monde Diplomatique / Acrimed – octobre 2016

Un traitement de l’information soumis à la concurrence

Les critiques des médias, de la presse, et du métier de journaliste sont légion et font même l’objet d’une discipline à part entière, celle de la sociologie des médias, illustrée entre autres par les travaux de Pierre Bourdieu, Patrick Champagne ou encore Alain Accardo.

Lire Racisme de l’intelligence, article paru sur Le Monde Diplomatique, extrait du recueil Interventions, 1961-2001 de Pierre Bourdieu

Lire La double dépendance de Patrick Champagne, la chronique de Thibault Roques sur Acrimed

Lire Journalistes précaires, journalistes du quotidien, la critique succincte de Pierre-Louis Chantre publiée sur le site du Centre de Formation au Journalisme et aux Médias de Suisse romande

Ces différents écrits, parus à une vingtaine d’années d’intervalle, esquissent un portrait peu valorisant de la profession de journaliste, en plus de remettre en cause le mode de fonctionnement actuel des médias. Pierre Bourdieu consacrera d’ailleurs un ouvrage entier à la question de la télévision (et du champ journalistique) qui fera l’objet, en 1996, de deux émissions télévisées réalisées dans le cadre du cours qu’il enseignait au Collège de France.

Ici, le sociologue français traite spécifiquement du médium télévisuel ; pour autant, sa critique reste valable pour bon nombre de médias, tous à leur manière soumis à la concurrence, ce qui se vérifie et a été amplifié avec l’usage d’Internet.

Combien de fois par jour vous arrive-t-il de lire des articles publiés ici et là, portant sur le même sujet, desquels vous ne tirez pas la moindre information pertinente ?

Exit les « scoops », ces sujets qui font sensation ou scandale, apportant un éclairage nouveau ou différenciant, ceux-là même qui ont donné de la valeur à de nombreux titres de presse au fil des deux derniers siècles. L’injonction à l’exclusivité disparaît peu à peu au profit d’une course qui a toujours existé, celle de la primeur de l’information. Mais de quelle information parle-t-on, ici ?

Si les publications se multiplient dans le but de continuer à faire place à un traitement novateur de l’actualité, la concurrence fait rage sur un secteur économiquement déficitaire, laissant place aux seuls acteurs capables de répondre « efficacement » aux attentes d’une audience qui consomme l’information comme un produit.

Dans ces circonstances, quelle place reste-t-il, en France, pour une information rigoureuse à délivrer dans un espace-temps de plus en plus réduit ? Comment la profession de journaliste survit-elle à la prolifération de contraintes contraires à sa raison d’être ? Que faire de la frontière de plus en plus fine entre journalisme pur et journalisme commercial, tels que définis par Bourdieu ?

Propagande, publicité, information et désinformation

Nous empruntons ici le sous-titre de cette seconde partie à la conférence donnée en juin 2000 à l’Université de tous les savoirs (ULTS) par Serge Tisseron, psychiatre, membre de l’Académie des technologies et chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot (CRPMS).

Le XXème siècle a été le théâtre d’une remise en question, jugée définitive, de deux termes sémantiquement proches. Aujourd’hui, la publicité est essentiellement envisagée dans le but de vendre des produits ou des services, quand la propagande, elle, rappelle en nous l’endoctrinement des foules, aspect essentiel des systèmes totalitaristes à l’oeuvre dans l’Europe du siècle dernier et encore aujourd’hui dans le monde. Il était sans doute plus habile, au cours des dernières décennies, de volontairement passer outre le fait que les moyens employés par ces différents modes d’action sont foncièrement similaires.

Pourquoi, par exemple, accorder autant de temps et d’autant de points de vue supposément différents pour faire la critique unanime d’une émission de divertissement objectivement médiocre ? De la même manière, est-il absolument nécessaire de donner davantage de crédit aux participants d’une manifestation aux revendications bornées et profondément antidémocratiques dans le seul but de les discréditer ?

S’il n’y a pas de mauvaise publicité sans publicité – ou que toute publicité est bonne à prendre, le traitement outrancier de ces événements fait la lumière sur la vacuité des informations auxquelles nous sommes toutes et tous confrontés au quotidien. Deux axes se dégagent de cette erreur de jugement peu fortuite : le premier, c’est que la responsabilité se retrouve partagée entre celles et ceux qui créent la polémique et celles et ceux qui l’alimentent. Le second tient en ce que notre attention est volontairement ou non déportée sur ces sujets quand elle pourrait s’attarder sur des initiatives plus nobles, des émissions télévisées de meilleure facture ou encore sur des événements qui vont, à défaut de toucher les gens de manière universelle, leur apporter de quoi structurer leur opinion sur tel ou tel sujet.

Lire Qui est Soraya, la jeune femme agressée sur le plateau de TPMP, l’article de Claude Askolovitch paru sur Slate.fr

Lire L’humanité a besoin des errements de sexes et de déambulation de genres, l’excellente tribune de Vincent Bourseul sur Le Huffington Post

De l’importance de rester alerte, et non « en état d’alerte »

Nous vivons dans une époque aux enjeux multiples, qui rend plus difficile le fait d’asseoir un point de vue clair et illustré, quel que soit le sujet. Se méfier de la publicité et des médias est un sentiment naturel, partagé par beaucoup, qui devrait renforcer notre volonté d’en apprendre toujours plus sur le monde qui nous entoure plutôt que de nous enfermer dans la quête perpétuelle d’un idéal incompatible avec la société que nous appelons de nos voeux.

Évidemment que nous avons, en France, les médias que nous méritons. Et c’est sans jugement de valeur aucun qu’il nous est possible de le clamer. Car rien n’arrive tout à fait par hasard.

Laissons-nous le bénéfice du doute, accordons-le à nos pairs, acceptons de voir les lignes bouger. Donnons de la valeur et davantage d’importance aux médias, indépendants ou non, qui nous animent par vocation et qui ne cèdent pas à la tentation de « hurler avec les loups » (pour reprendre l’expression employée par Mouloud Achour dans une interview récente accordée à Libération).

Tant pis si certaines de leurs pratiques nous désarment (infotainment, brand content, livetweets, vidéos virales…), du moment qu’ils nous informent de la réalité sans la déformer… C’est aussi en cela, sur ce point majeur qu’est la transparence, que les univers de la presse et de la publicité pourront cohabiter dans les années à venir. Prenons le pari !

Photo de couverture : [CC BY-NC-ND 2.0] Chris Frewin

Pour aller plus loin

La profonde méfiance des Français envers les médias – Opinion Publique

Médias : la méfiance grandit. À qui la faute ? – Atlantico

Pourquoi le « brand content » explose dans les médias – Les Échos

Des frontières de plus en plus floues – Les Échos

Le traumatisme de l’agression sexuelle – Centre LAVI (Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions entrée en vigueur sur le territoire suisse en 1993 et révisée en 2009).


Les médias indépendants à suivre de près (liste non exhaustive)

8e étage : « Différencier l’information de l’actualité »

L’Imprévu, nouveau site d’information qui se détache de l’actualité

Les Jours, média en ligne pratiquant le journalisme en séries

Le Quatre Heures, média de « slow info », magazine en ligne de long-format multimédia

Mediapart, site d’information français d’actualités indépendant et participatif en ligne

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